dimanche 19 novembre 2017

La saga de Grimr – Jérémie Moreau – éditions Delcourt

La saga de Grimr – Jérémie Moreau – éditions Delcourt -2017


L’histoire de l’Islande est marquée par une longue succession de périodes colonisatrices. C’est ainsi que si le pays fut indépendant du Xème au XIIIème siècle, il fut par la suite sous domination de la Norvège, puis du Danemark. La République d’Islande ne naîtra qu’en 1944.
C’est à la fin du XVIIIème siècle que démarre le récit de la vie de Grimr, islandais né sur un sol qui ne lui appartient pas et en proie non seulement à la violence des colons, mais aussi à la pauvreté et à la violence des éléments naturels. C’est ce contexte hostile qui va modeler Grimr tout au long de son parcours.
Avec La saga de Grimr, Jérémie Moreau décide de situer son récit dans un pays dont l’histoire nous est souvent peu connue. Le destin malmené de Grimr semble épouser avec clarté les sinuosités du pays dans lequel il vit. Le peuple islandais, non souverain, y semble malmené par les affres d’un climat chaotique, menant à une famine et à des conditions d’existence indubitablement précaires. A cette survie permanente s’ajoute le mépris des représentants danois, ne souhaitant en faire qu’un peuple d’exécutant. C’est cette histoire que nous raconte Jérémie Moreau avec force et retenue. Au didactisme qui aurait pu accompagner ce projet, l’auteur préfère nous offrir une aventure épique, charnelle et sensorielle. C’est la lutte incessante des corps contre les éléments qui semble animer chacun des personnages. Les paysages Islandais y sont magnifiés, porteurs de tout autant de splendeurs que d’effrois. L’hommage rendu à ce peuple en lutte n’en est que plus bouleversant. 


vendredi 17 novembre 2017

Calypso – Cosey – éditions Futuropolis -2017.

Calypso – Cosey – éditions Futuropolis  

Avec Calypso, Cosey nous offre son premier ouvrage publié en noir et blanc. Quiconque a contemplé les planches pourtant en couleur des deux derniers Jonathan que sont Atsuko (2011) et Celle qui fût (2013), ne pourra qu'être surpris de la maîtrise acquise dans ce domaine par l'auteur. Son trait, ces dernières années, ne s'est jamais appauvri mais a su se synthétiser jusqu'à l'essentiel. Se confronter à la pureté du noir et blanc semblait donc comme une évidence dans ce parcours graphique. Chez Cosey, le noir et blanc n'est jamais expressionniste, démonstration technique ou jaillissement, il est captation des vides, maîtrise des équilibres de la composition, variation des motifs. Une simple ligne dessine l'horizon. Une vibration dans le trait en suggère le mouvement. Tout y semble mesuré avec minutie, expérience et joie de l'acte. Contempler le fruit des gestes de Cosey est une véritable source de délectation. La narration, à l'image des personnages qu'elle met en scène, avance par tâtonnement, prenant le temps de fixer visages et paysages. S'autorisant des libertés inattendues, tels les motifs de la robe de Georgia Gould qui ne cessent de se métamorphoser d'une case à l'autre, Cosey mêle astucieusement mélancolie et ludisme. Cette évocation de ces adultes vieillissants voulant rester fidèles à leurs engagements de jeunesse, devenant hors-la-loi par esprit de jeu et d'amitié, n'en est que plus touchante.

jeudi 9 novembre 2017

Gens de Clamecy - Edmond Baudoin / Mireille Hannon - éditions l'Association - 2017.

Gens de Clamecy - Edmond Baudoin / Mireille Hannon - éditions l'Association - 2017.

A travers le portrait de la ville de Clamecy et de ses habitants, Edmond Baudoin nous propose une réflexion sur l'engagement et les aspirations qui peuvent animer une partie de la population française aujourd'hui.

Dans le département de la Nièvre se trouve la ville de Clamecy. Celle-ci a longtemps été "la capitale du flottage du bois de chauffage coupé dans les forêts du Morvan et transporté par voie d'eau en passant par Clamecy jusqu'à Paris". Mais Clamecy s'est aussi distinguée entre 1848 et 1851, durant la deuxième République, par son aspiration à participer au débat démocratique. Des associations, des clubs sont constitués, en relation avec la capitale, afin d'inventer une société nouvelle. Mais le 2 décembre 1851, Louis-Napoléon Bonaparte, alors président de la République, dissout l'Assemblée et organise le coup d’état qui instaurera le Second Empire. Démarre alors une forte période de répression face à une ville qui s'insurge et n'hésite pas à dresser des barricades. Dans Gens de Clamecy, Edmond Baudoin -aidé de Mireille Hannon- n'a pas oublié l'histoire de la ville et s'est muni de son pinceau. Le dessinateur propose aux habitants d'aujourd'hui d'échanger un portrait contre une simple réponse à la question: "Qu'est ce que serait pour vous une société idéale?" 


Depuis longtemps, les livres d'Edmond Baudoin naissent des rencontres qu'il se plaît à provoquer. On peut penser aux récents Le goût de la terre (l'Association -2013) ou Viva la vida (l'Association -2012) réalisés en collaboration avec Troub's, mais aussi au plus confidentiel Portraits, Faux-la-Montagne (éditions Repas - 2016). En fait, chacun des livres de l'auteur semble traversé de ce même désir non seulement d'aller vers l'autre, mais aussi de conserver intacte cette part de rêve, d'utopie collective et ce même en baignant parfois dans la plus grande noirceur. La beauté du geste de Baudoin est là: accepter de regarder en face une histoire composée d'erreurs, de défaites, mais aussi de moments de bravoure, tout en s'évertuant à se donner les moyens de croire encore en l'humain. "Oui c'est important l'histoire" écrit-il en tout début d'ouvrage, comme l'affirmation de la nécessité d'une inscription dans une histoire collective. Mais à un attachement figé à des luttes passées, il préfère leur garder toute leur intensité en cherchant dans le présent les raisons d'espérer un monde meilleur. Comme Edmond Baudoin l'écrit lui-même: "La question d'aller dans nos rêves est toujours devant." 
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dimanche 15 octobre 2017

Quelques questions à Aude Mermilliod concernant Les reflets changeants- éditions Lombard 2017.

 Quelques questions à Aude Mermilliod concernant Les reflets changeants- éditions Lombard 2017.


Dans Les reflets changeants, Aude Mermilliod invente  une narration toute en délicatesse dans laquelle tout semble irrigué par un véritable sentiment de vie. Du quotidien ordinaire, elle parvient à extraire une dramaturgie à l'intensité constante. Si l'été du pays niçois irradie le récit de sa langueur et de sa monotonie, c'est dans la captation des détails -souvent silencieux- que naissent les plus belles émotions: une ombre sur un visage,un corps s'essayant à la séduction, un paysage parcouru... Durant l'ouvrage, il sera question d'existences blessées, de rancœurs nées de la guerre d'Algérie, d'attentes déçues, d'incapacités à devenir celui qu'il faudrait être. Mais ce que parvient par dessus tout à orchestrer Aude Mermilliod, c'est le ballet incessant des corps qui semblent, à l'image de la couverture, s’évertuer à atteindre un état d'apesanteur tant espéré. Jamais l'ouvrage ne s’embarrasse d'explications ou de jugement. Les personnages y vivent au risque de s'y perdre. Les reflets changeants fait partie de ces livres rares qui vous rappellent que la beauté existe, même dans la plus apparente banalité.

C'est avec une grande générosité, et gentillesse, qu'Aude Mermilliod,  a accepté de répondre à nos questions. 


1° Vous proposez depuis quelques années un blog consacré au voyage intitulé La fille voyage. Les reflets changeants est votre première bande dessinée publiée. Pouvez-vous nous dire s’il s’agit de votre première « envie » de réalisation d’une bande dessinée ? De par son côté contraignant, solitaire, le fait de réaliser une bande dessinée peut sembler assez éloigné d’une vie de « globe-trotter ». Avez-vous pu mener de front les deux activités ?

Bonjour ! Alors non, j'avais déjà fait quelques planches avant de me lancer dans Les reflets changeants. Mais rien de bien bien sérieux, c'était plus des laboratoires personnels. Le premier vrai projet, c'est vraiment ce premier album. 
Concernant les voyages, ils en ont pris un sacré coup depuis que je suis devenue autrice à temps plein ! Ce n'est malheureusement pas possible de concilier mon mode de voyage, à savoir assez lent, et le fait de faire une bande dessinée dans un temps donné. Effectivement, on est bien plus seule face à ses planches que dans la blogosphère, où les retours et les échanges sont permanents. 

Les reflets changeants se déroule sur la Côte d’Azur, de Nice à Villars-sur-Var. A la différence de beaucoup de bandes dessinées, ce lieu géographique est représenté avec méticulosité (paysages, mais aussi rues, commerces…) sans jamais tomber dans la vision « touristique » attachée à cette région. Pour peu que l’on connaisse celle-ci, le cheminement des personnages semble totalement vraisemblable. Pouvez-vous nous expliquer ce qui vous a amené à situer votre histoire dans cet espace géographique ?

La genèse de ce livre est la fin de vie de mon grand-père, et lui et ma grand-mère vivaient à Cannes. Je me suis alors replongée dans mes souvenirs d'enfance, j'ai mélangé tout ça avec des voyages plus récents à Nice, et peut-être que mon vécu de voyageuse qui prend son temps pour regarder a fait le reste. C'était de toutes façons bien plus naturel de dessiner la Côte d'Azur que n'importe quel autre lieu, mes racines viennent de là-bas.


3° On découvre à la fin de l’ouvrage que «cette histoire est librement inspirée de la vie de mon grand-père, ce sont ses mots qui figurent dans le journal intime d’Émile». Pour autant, votre livre, nourrit de ce vécu, est une fiction dont la narration est élégamment construite. Avez-vous envisagé de proposer une autobiographie, en tout cas une véritable biographie de votre grand-père avant d’avoir recours à la fiction ? Pourquoi ce choix ?

Ce sont surtout les circonstances de la fin de vie de mon grand-père qui m'ont semblé avoir un potentiel narratif fort, mais surtout en y ajoutant des regards différents, venant d'époques différentes. Un drame ordinaire vu et vécu par trois personnes qui n'ont rien en commun. Mais mon grand-père ferait à lui seul un très bon personnage, avec de l'empathie on peut faire de chacun un héros ou un anti-héros. 

4° Une des grandes beautés de votre livre –outre de laisser le temps à la contemplation- est le travail non seulement sur la gestuelle des personnages, mais aussi –ce qui est plus rare- sur la grâce ou la pesanteur des corps. La couverture du livre en étant une élégante illustration. Avez-vous conscience de l’importance de ce fait dans votre travail ? En partagez-vous l’analyse ? Réalisez-vous nombres de croquis préparatoires –d’après modèles ou non- afin de vous accaparer vos personnages avant la réalisation proprement dite ?

Merci beaucoup de cette remarque ! Pour moi il était primordial que les personnages soient crédibles, qu'ils soient beaux dans leurs impuissances et leurs puissances. Je ne suis pas émue par les personnages dont les corps sont trop parfaits, trop jolis, il me faut un peu de rugosité. C'est par une foule de petits détails que l'émotion arrive jusqu'au lecteur, les corps sont le véhicule de tout ça.



5° Une lecture récente vous a-t-elle particulièrement séduite ?

La bande dessinée que j'ai lu récemment et qui m'a particulièrement plu est Bâtard, de Max de Radiguès. Il réussit dans ce livre à se servir de tous les éléments du film road-movie américain, mais grâce à son trait et justement aux personnages nuancés et complètement crédibles, on ne s'ennuie pas une minute, on est touchés, ça fonctionne super bien. 


vendredi 6 octobre 2017

L'inconnu - Anna Sommer - éditions Cahiers dessinés - 2017

L'inconnu - Anna Sommer - éditions Cahiers dessinés - 2017 


Une femme alerté par des pleurs découvre un bébé abandonné. Elle décide de ne pas prévenir la police et de l'élever à l'abri des regards. De ce geste inattendu, Anna Sommer parvient à développer un récit fait d'intrigue et de séduction.
Le quotidien d'Hélène est bouleversé lorsqu'un jour dans une cabine d'essayage de sa boutique de vêtements, elle découvre un nourrisson en pleurs, laissé là à l'abandon. Contre-toute attente, elle décide non seulement de conserver le bébé, mais de le cacher à son entourage en s'en occupant dans son arrière boutique. Lorsque le soir, elle rejoint son compagnon Antoine, elle ne peut se décider à lui confier ce qui est devenu son secret. Au moment où tout prétexte est l'occasion de rendre visite au nouveau né, il est hors de question de bouleverser cette relation privilégiée qui va s'installer jour après jour entre la femme et le bébé. De toute manière, Antoine ne souhaite plus être père. Il prétend même que: "dans le fond, je ne suis pas malheureux d'être resté sans enfant! Il ne nous manque rien, je trouve...au contraire" . Ce qu'omet de raconter Antoine, c'est que lui-même vit une double vie: professeur, il se plaît à consommer une relation adultère avec une de ses jeunes élèves.
Nous avions eu la joie de découvrir le travail d'Anna Sommer avec l'inaugural Remue-ménage publié par l'Association en 1992, s'en suivi d'autres publications au sein des passionnantes éditions des Cahiers dessinés depuis 2002. A chaque fois, elle associait avec talent une dissection sans fioriture des sentiments les plus intenses à un graphisme incisif et totalement maîtrisé. Il est peu de dire qu'en quelques ouvrages l'auteure nous était devenue indispensable. Avec L'inconnu , Anna Sommer nous offre une bande dessinée dont le scénario méthodiquement construit, à la violence sourde est contrebalancé par un trait bien plus arrondi qu'à son habitude. La séduction opère tout au long d'un livre qui semble se déployer sans effort, ni accroc, à l'image des cases qui s'effacent pour laisser respirer chacune des planches proposées. L'art de la mise en page mis en œuvre ici ne peut que prêter à l'admiration. Si l'auteur semble chercher la juste ligne, essayant sans cesse de réduire son intervention à l'essentiel, elle parvient à incarner totalement ses deux personnages principaux que sont Vicky et Hélène. Toutes deux s'écartent d'une morale convenue pour devenir des êtres de chair et d'émotion. La véritable prouesse du livre est là: parvenir à embrasser dans un même geste une recherche graphique exigeante et un récit totalement fascinant. 
Chronique également disponible sur Planète BD.com