mercredi 26 septembre 2018

Les grands espaces – Catherine Meurisse – éditions Dargaud – 2018


Les grands espaces – Catherine Meurisse – éditions Dargaud – 2018 



Deux ans après l’immense La légèreté, Catherine Meurisse nous offre une nouvelle variation autobiographique idéalement nommée Les grands espaces. Dans cette dernière, elle nous invite à la suivre dans l’évocation de ses souvenirs d’enfance lorsque ses parents quittèrent la ville pour la campagne afin de leur offrir une éducation plus conforme à leur valeur. D’une ferme en ruine, ils inventeront des possibles aux nombreuses ramifications. Si c’est d’abord la pierre et « l’épaisseur des vieux murs » qui s’offre à la jeune Catherine, c’est très vite tout un monde enfoui, vivant, en friche qui va se révéler à elle. Ce qu’invente les parents, mais aussi les enfants par leurs jeux, ce n’est pas un simple « retour à la terre » et à ses prétendus valeurs terrestres, mais une manière de nommer le monde qui les entoure, de faire de ces nouveaux paysages un lieu de savoir en constante formation. Les jeunes sœurs vont s’initier à la lecture du Roman d’un enfant de Pierre Loti, et s’en inspirer pour bâtir leur propre musée empli des trésors exhumés du chantier en cours : fossiles, statue, poteries, crottes de différents animaux… Quant à la mère de Catherine, lorsqu’elle plante un rosier, il s’agit d’une bouture qu’elle a faite lors de sa visite de la maison de Proust à Illiers-Combray. Il en va de même pour le figuier de Rabelais. Quant à un vieux portail trouvé par le père sur une brocante, il est posé entre deux charmes et devient ainsi « Le petit Trianon ».


La beauté n’est pas innée aux choses, elle apparait dans la manière de les contempler, dans la façon dont on les nomme . « Toutes ces appellations à quoi vous servent-elles ? » demande au détour d’une case un nain de jardin dubitatif. « A agrandir l’espace » répond l’auteure enfant.
Catherine Meurisse n’a pas pour projet de réaliser un livre célébrant la nature, elle vise, à travers ses souvenirs –heureux- à nous donner les clés pour sublimer notre existence. Cet acte, bouleversant, passe par l’évocation constante de la culture artistique. En cela, Les grands espaces est un prolongement apaisé à La Légèreté. Dans une telle acceptation, la littérature, le dessin, l’art en général, ne sont pas de simples distractions mais des alliés pour rendre notre monde plus beau.
Les livres publiés depuis dix ans par l’auteur de Mes hommes de lettres et Moderne Olympia , ont comme point commun un goût pour l’érudition mêlé à un graphisme empli d’énergie et d’humour. Si peu d’auteurs nous amusent avec une telle constance, ils sont peu également à invoquer un besoin de culture avec tant de conviction.
C’est en toute modestie qu’elle nous invite à ce voyage dans ses souvenirs fait de mélancolie, d’enthousiasme, de bonheur, et de culture.
Par hasard, on lit cette phrase dans une préface de Faust par Anatole France : "C'est le passé qui fait l'avenir de l'homme et l'homme n'est au-dessus des animaux que pour la longueur de ses traditions et de ses souvenirs (…) l'altération de la mémoire est chez les peuples comme chez les hommes le premier signe de dégénérescence physique et morale."
…et on ne peut s’empêcher de penser au livre que l’on vient de lire.
Catherine Meurisse est un des plus grands auteurs qui soient.



mercredi 19 septembre 2018

Malaterre – Pierre-Henry Gomont – éditions Dargaud – 2018


Malaterre – Pierre-Henry Gomont – éditions Dargaud – 2018


Le premier chapitre de Malaterre s’intitule « La fin » et démarre par le décès de Gabriel, homme  au physique de Steve MacQueen émacié, s’effondrant au cœur de l’Afrique Equatoriale. La suite du livre, va nous faire revenir sur l’existence de ce personnage charismatique dont le caractère ne sut jamais s’adapter au banal quotidien. Marié un jour à la jeune Claudia, dont il est éperdument amoureux, il se rêve installé dans une vie bourgeoise qu’il a toujours refusée. Ainsi naîtront Mathilde, Simon et Martin. « Mais très vite, les vieux démons ressurgissent », et Gabriel s’enfuit à nouveau. Son salut, il va le trouver dans sa fascination pour la splendeur déchue de sa famille incarnée par une somptueuse demeure au cœur de l’exploitation forestière qu’il veut, à tout prix, perpétuer. S’il revient momentanément à Paris, c’est pour obtenir la garde de deux de ses enfants afin de leur donner le goût de ce royaume si fragile. Pourtant  Gabriel Lesaffre, malgré ses nouvelles ambitions, continuera irrémédiablement à se consumer.



Deux ans après le bouleversant Pereira prétend, adapté d’Antonio Tabucchi, Pierre-Henry Gomont, revient avec Malaterre, dont il signe à la fois le scénario et la réalisation visuelle. L’ouvrage copieux d’environ 200 pages est découpé en chapitres et se lit de bout en bout avec émerveillement. Non pas que les sujets abordés y soient légers, mais la construction et le style narratif employé savent transmettre un élan vital tout au long du récit. Si Gabriel Lesaffre est présenté dès sa première apparition comme un personnage égoïste et sanguin, capable des pires turpitudes, il possède également un charisme et un goût pour la liberté, pour la non-conformité, qui ne peuvent nous empêcher d’éprouver de l’attachement pour sa personnalité si loin de la mollesse du monde qui l’entoure. Pourtant, malgré sa superbe, Gabriel semble vaincu dès le départ. S’il lutte, c’est en vain. Telle sa  propriété au sein de la jungle, il apparait tout autant majestueux qu’empli d’une mélancolie funèbre. Son temps est irrémédiablement révolu. 
Face à ce monstre d’individualisme, les enfants apparaissent tout autant comme les victimes que comme les bénéficiaires d’une éducation avortée. Vivant par alternance des sentiments de liberté, de félicité, puis soudainement d’ennui et de peur. Cette existence n’est pas enviable, mais leur permet néanmoins de s’exprimer, de vivre pleinement leurs émotions, le temps des absences répétées de leur père.

Le graphisme, et la mise en couleur de Pierre-Henry Gomont parviennent à évoquer à la fois la sensualité des décors, la moiteur des paysages, mais aussi la fragilité des instants. Son trait, tout à la fois précis et énergique, retranscrit à merveille des gestuelles enfantines, des émois adolescents ou de soudains enivrements.
Quant au texte narratif, il alimente avec délice l’image proposée. Ainsi, la jungle – qui enserre  la propriété- devient tout aussi fascinante par sa représentation graphique que par la description qui en est faite. « C’est un expérience unique. Une déflagration, une réminiscence. Elle aime tout. L’épaisse chair végétale des feuilles, le lourd balancement des hauts bois noirs qui émergent de la nappe verte, le murmure sylvestre. ».
Au final, Malaterre se révèle une œuvre sensorielle et réflexive dont chaque élément semble avoir été ciselé – mais non figé- par son auteur.  Il est évident que cette histoire familiale nous accompagnera longtemps. Bien au-delà de la lecture du livre. « Il y eut cette famille, qui eut ce trajet.  Puis il y eut d’autres familles. »


dimanche 16 septembre 2018

Les rigoles – Brecht Evens – éditions Actes Sud BD - 2018

Les rigoles – Brecht Evens – éditions Actes Sud BD - 2018 
 

Quatre ans après l’important Panthère , Brecht Evens publie un nouvel opus intitulé Les Rigoles , dont le titre, la forme et la complexité de la narration s’apparentent plus à ses ouvrages précédents que sont Les noceurs et Les amateurs . Tout comme dans ceux-ci, il partage un goût pour la profusion de personnages, ou l’éclatement des décors dans de délectables doubles pages. On y suit les errances d’un homme, le temps d’une dernière nuit de célibataire à Paris, avant de rejoindre et de s'installer avec sa compagne à Berlin. Le lendemain matin tout va disparaître dans le déménagement. Si l’envie est d’abord d’inviter ses connaissances, à défaut d’amis, il devra très vite se résoudre à passer cette nuit seul. Seul ? Pas tout à fait, car c’est au fil des rencontres inopinées que va se dérouler cette soirée. 
 

A la manière du Play time de Jacques Tati, le temps semble s’absoudre afin de ne composer qu’un ensemble unique dans lequel toutes les histoires semblent se fondre en une même entité. Alternant avec maestria scènes silencieuses emplies de motifs, de gestes, de postures et phases où le dialogue se fait prolixe, Brecht Evens parvient à inventer un espace d’une densité invraisemblable dans lequel le récit semble pouvoir s’ouvrir à tous les possibles. La nuit y devient espace de délectation mais aussi de répulsion. Toute la dichotomie déjà présente dans Panthère est à nouveau mise en scène ici. Le graphisme de Brecht Evens est séduisant, mouvant. Il parvient à transmettre dans son trait (crayons de couleurs, aquarelle…) la même liberté que semblent rechercher ses personnages. Pourtant, d’un bout en bout à l’autre de cette balade nocturne, l’inquiétude est là. De Vic, en passant par Rod ou Buzz, chacun incarne pleinement cette étrange dérive qui semble être le cœur même de l’ouvrage. Les Rigoles nous enivre, mais ne peut s’empêcher de distiller un étrange venin.

jeudi 13 septembre 2018

Pittsburgh – Frank Santoro – éditions çà et là – 2018

Pittsburgh – Frank Santoro – éditions çà et là – 2018


La ville de Pittsburgh a été un fleuron industriel dans les années 50. Puis vinrent les crises économiques qui petit à petit aboutirent à la fermeture des usines et à une érosion de sa population. Frank Santoro comme tant d’autre a un jour quitté cette ville. « J’ai quitté Pittsburgh un jour après la fin du lycée en 1990, ceux qui pouvaient partir partaient, pour ne revenir qu’à Noël ou aux enterrements, et quand on avait de la chance ça se passait le même week-end»

L’usine a été remplacée par l’hôpital, employant le père et la mère de l’auteur. Pourtant s’ils s’y croisent régulièrement, ils n’échangent plus un mot. 

C’est qu’un jour après le départ de leur fils, Anne Marie et Frank se sont séparé et n’ont cessé alors de faire semblant de ne pas se voir. C’est sur cette histoire, ce désir intime que ses parents soient ensemble, « pour qu’ils voient que le fait qu’ils soient morts l’un pour l’autre est un mensonge qui me tue », que Pittsburgh s’est construit. 


Frank Santoro nous offre un livre sur la mémoire, celle de sa famille, celle d’une ville mais aussi celle d’une nation toute entière. Remontant le fil de sa vie au gré des rencontres, il établit un ouvrage extrêmement habile et bouleversant non seulement sur la vie de gens, mais aussi sur ce qu’est construire une œuvre d’après ses souvenirs. Si un regard rapide nous donne la sensation d’un ouvrage diffus, flou, aux couleurs inhabituelles, on est très vite envoûté par la délicatesse avec laquelle l’auteur reconstruit son passé. L’horizontalité de la mise en page semble nous renvoyer sans cesse à celle des plans de déambulation dans Pittsburgh. Comme le titre l’indique, le ferment de toutes ces vies c’est la ville elle-même. Celle-ci est magnifiée par le graphisme atypique de Frank Santoro. C’est sur ces scènes urbaines que ce dernier dispose ses personnages parfois découpés, aux scotchs apparents, afin de leur rendre vie, de les réintégrer à des décors non-oubliés. Ils paraissent fragiles, mouvants. Le souvenir s’y reconstruit à l’inverse d’un palimpseste. On ne gratte pas l’image pour y découvrir des choses enfouies, mais plutôt chacune d’elle appelle un ajout, une nouvelle présence. C’est la vie qui fait œuvre dans le travail de l’auteur, à travers la monstration de ses gestes graphiques. Quelle plus belle preuve de sa pertinence que l’émotion provoquée par la contemplation de ces traces d’incantation d’une mémoire enfouie. L’auteur, tout autant que nous, semble tout au long du récit sidéré par ce qui semble se jouer dans son acte. Pittsburgh mêle avec brio écriture et graphisme et révèle des sentiments et une sincérité dans la réalisation qui n’auraient pu être transcris dans aucun autre médium.




mardi 11 septembre 2018

Charlotte impératrice, tome 1, La princesse et l’archiduc – Fabien Nury / Matthieu Bonhomme – 2018

Charlotte impératrice, tome 1, La princesse et l’archiduc – Fabien Nury / Matthieu Bonhomme – 2018




Fabien Nury, fait partie des rares scénaristes que l’on lit en toute confiance, sans même se soucier des dessinateurs avec qui il collabore. Une bande dessinée scénarisée par Fabien Nury est gage de qualité d’écriture, d’aventure, de personnages sombres et complexes mais aussi de revisite de l’Histoire. L’or et le sang et Tyler Cross en sont des preuves incontestées.

Découvrir une association entre Fabien Nury et l’immense dessinateur qu’est Matthieu Bonhomme ne peut qu’attiser notre désir. Une crainte cependant que l’écriture extrêmement précise du scénariste n’empiète sur l’élégance du trait de l’auteur d’Esteban. Que le scénario ne corsette trop la mise en images. 


Dès la page d’ouverture de ce tome 1, on est rassuré et envoûté par l’interaction des deux éléments. L’ambiance est sombre, âcre et révèle une Charlotte enfant effrayée, tapis derrière des plumes. Elle a besoin d’être rassuré, d’être guidée dans un rôle qui semble la dépasser.

La lecture associera tout au long des 69 pages du récit, ce parfait équilibre entre les interventions des deux auteurs. A une écriture ciselée, répond un trait précis, inventif, aux compositions en tout point élégantes. Le texte semble parfaitement s’incarner sous la plume de Matthieu Bonhomme afin de nous offrir une bande dessinée historique, une série puisque 3 tomes sont annoncés, mêlant habilement romance, souffle de l’aventure et plongée dans les arcanes de l’Histoire.

Il faut associer à ces louanges, la mise en couleur d’Isabelle Merlet, déjà somptueuse coloriste du Groenland vertigo de Tanquerelle ou du Lune l’envers de Blutch, qui réalise ici un parfait équilibre entre classicisme, sobriété et puissance évocatrice.

Finir par écrire que si cette nouvelle proposition de Matthieu Bonhomme ne fera que repousser une suite éventuelle à l’une des plus belle série qui soit, Esteban, il est tout pardonné tant nous attendons désormais avec impatience la sortie du deuxième volume de Charlotte impératrice.