jeudi 21 février 2019

Tomi Ungerer (1931-2019)

Tomi Ungerer (1931-2019)



Tomi Ungerer est mort...et je ne sais quoi écrire de peur d'être banal. 
Il a été l’artiste le plus important de ma vie.

Ma découverte de son travail remonte à un de mes tous premiers souvenirs de lecture. Il s’agissait d’Orlando. L’histoire mettait en scène un vautour « sympathique » qui, suite à la découverte du corps inanimé d’un chercheur d’or, se met en tête de prévenir la famille du blessé. Non seulement Orlando le vautour était un choix d’animal atypique dans mon monde de livres pour enfants, mais l’ouvrage renfermait une dose de violence, de bandits vraiment méchants, de mots inconnus… autant d’éléments qui me fascinaient, m’ouvraient la porte vers autre chose.

« Dans les années 1950 et 1960, la littérature enfantine américaine  n’utilisait volontairement qu’un vocabulaire très limité et je m’ingéniais (…) à utiliser des mots précis, voire techniques.(…). Il n’existe rien de mieux qu’un nouveau mot pour stimuler l’imaginaire d’un enfant. Aujourd’hui encore, de nombreux livres pour enfants sont écrits au détriment de l’érudition. J’estime qu’il ne faut pas parler d’un arbre ou d’un oiseau, mais plutôt d’un aulne ou d’un merle. »
In Tomi Ungerer, Un point c’est tout – éditions Bayard – 2011.

Puis, sous le regard bienveillant de ma mère, j’ai découvert les autres livres « pour enfants » de Tomi Ungerer.
Ma passion pour le fait de dessiner s’est construite dans la proximité d’un tel artiste.

Devenu étudiant en art, mes goûts pour le dessin s’affirmaient à travers des artistes tels Grosz, Masereel ouTopor. Autant de personnalités partageant une pratique viscérale du dessin. Ungerer s’intégrait pleinement à ce panthéon. Il en était même la figure majeure.

Tout autant que son ancienne production de livres jeunesse, le renouvellement qu’il effectua dans ce genre à la fin des années 90, à travers des titres comme Trémolo ou Le nuage bleu, ne cessait de me fasciner.
De concert avec ce nouvel élan dans sa carrière, je découvrais ses œuvres dites « pour adultes ». Celles-ci n’ont jamais cessé de cohabiter avec son travail à destination d’un public enfantin. Bien sûr, il y eut The party, mais aussi ses paysages canadiens, ses affiches (engagées ou publicitaires), ses sculptures, ses écrits autobiographiques…

Un travail foisonnant, enfantin, sarcastique, brut, jamais dépouillé de son élégance. Depuis ses années new-yorkaises, il collait, brûlait, assemblait des éléments hétéroclites, dénonçait, inventait, moquait, traçait des lignes à la plume comme au scalpel… Il semblait tout oser.
Voir de simples photos de lui agissant au milieu de ses accumulations d’objets est en soi un objet de fascination.

Aucun créateur n’a accompagné les différentes phases de mon existence avec la même intensité que Tomi Ungerer. Il a été MON artiste. Celui auquel je reviens sans cesse.

« Il faut pouvoir cracher ses pensées, mieux encore les vomir. Vomir ce qu’on a à dire. L’art pour moi, enfin le dessin, c’est un besoin. C’est ce côté naturel, donc instinctif, qui maintient en moi le petit garçon, le gamin. (…). L’instinct, c’est ma survie. »
In Tomi Ungerer, Testament – éditions Herscher – 1985.

Et pourtant, tout autant que son œuvre, c’est sa personnalité qui fut exemplaire. Toute sa vie il est resté un artiste non conforme, en marge... Les honneurs n’y firent rien. Ungerer était Français, Alsacien, Américain, Canadien, Irlandais… Il restera cet irréductible, cet homme en perpétuelle quête, laissant une œuvre où jamais ne s’exprime la lassitude. On ne peut cerner son œuvre à gros trait. On ne peut la limiter à un genre, à une identité.

Ungerer dérangera toujours. Il sera toujours cet enfant terrible parti très tôt construire sa propre voix. Comme lui dira un censeur au lycée : « Ungerer vous êtes un fumiste ». Ce manque de sérieux, Tomi Ungerer l’a assumé toute sa vie. C’est en cela que sa présence était rassurante. C’est en cela que le vide qu’il laisse aujourd’hui est immense.  On regardera encore longtemps ses livres. Mais cette personnalité si atypique, elle, nous manquera désormais.

C’est une part de nous qui a disparu ce 9 février 2019.

« Devant l’horreur, il n’existe pas d’autre solution que d’avoir recours à la blague. On retrouve ce parti pris dans l’humour juif comme dans l’humour irlandais, qui doivent tous les deux beaucoup au désespoir. La condition humaine est hélas inconditionnelle. Ce qui explique sans doute la sorte d’existentialisme à laquelle j’appartiens. Je préfère le vide au néant dans la mesure où l’on peut le combler. Ma vie se résume ainsi à une succession de procédés destinés à la rendre supportable. Ce bricolage permanent nourrit mon inspiration. Je fais d’un monstre une vache à lait. L’énergie que je mets chaque matin à calmer mes angoisses me permet de supporter la journée à venir »
In Tomi Ungerer Un point c’est tout – éditions Bayard – 2011.

Bruno

vendredi 8 février 2019

Quelques questions à Sébastien Gnaedig, directeur éditorial des éditions Futuropolis.


Quelques questions à Sébastien Gnaedig, directeur éditorial des éditions Futuropolis.


A l'occasion de l'animation "Futuropolis, voyage au au sein d'une maison d'édition" qui aura lieu le mardi 26 février à 18 heures, Sébastien Gnaedig, directeur éditorial des éditions Futuropolis, a accepté de répondre à quelques- unes de nos questions. Qu'il en soit ici remercié.







-Pouvez-vous nous raconter le contexte de relance des éditions Futuropolis en 2004/2005 ?

En 2004, la maison était en sommeil depuis le départ de son fondateur, Étienne Robial, en 1994. Une première tentative, en 2000, n’avait abouti qu’à la publication de deux ouvrages, La débauche de Daniel Pennac et Tardi et La boîte noire, de Tonino Benacquista et Jacques Ferrandez, mais avait donné l’envie chez Gallimard, de relancer le label.





La rencontre entre Mourad Boudjellal, patron des éditions Soleil et petit frère de Farid Boudjellal, auteur historique de Futuropolis, et Antoine Gallimard va permettre cette relance. Ils vont alors me proposer d’en être l’animateur.


Le contexte est alors délicat car, après le départ d’Étienne Robial, de nombreuses maisons d’éditions indépendantes se sont développées sur les traces de Futuropolis : L’Association, Cornélius, Ego comme X et bien d’autres… Pendant ces dix ans, ils vont occuper avec talent le terrain laissé et permettre l’émergence d’une nouvelle génération d’auteurs qui défrichent de nombreuses pistes qui étaient alors peu ou pas abordées.

De même, l’activité éditoriale ayant été stoppée, à part la parenthèse en 2000, aucun auteur n’est présent. Il faut donc tout reconstruire.

J’y vois l’opportunité de proposer quelque chose de nouveau, une maison d’édition innovante dans sa forme, adulte, centrée sur les auteurs, ce qu’incarnait à mes yeux la première période de Futuropolis, avec une ambition nouvelle, celle de financer les créations des auteurs publiés, comme le font les « grandes » maisons d’édition. En aucun cas, il s’agit de reprendre la place laissée par Robial en 1994, place prise avec talent par les maisons indépendantes.



-

Quel était votre parcours dans l’édition avant votre arrivée chez Futuropolis ?


Je travaille dans la bande dessinée depuis 1990 après des études d’édition (qui m’ont d’ailleurs amenées à faire un stage d’été chez Futuropolis en 1989 !) J’ai commencé à travailler à la fabrication des livres, aux Humanoïdes Associés puis aux éditions Delcourt ; de cette période je garde le goût de l’objet livre, et d’essayer de faire le meilleur livre possible. Puis, en 1996, le directeur des Humanoïdes Associés me propose de revenir en tant que directeur de collection et je deviens l’éditeur d’Enki Bilal, Dupuy & Berberian, de Crécy, Dodo et Ben Radis mais aussi d’une plus jeune génération, croisée en partie chez Delcourt : Luc Brunschwig, Matthieu Lauffray, Xavier Dorison, Cecil, Denis-Pierre Filippi… En quelques années je deviens le directeur éditorial puis le directeur général de cette belle maison, que je quitte suite à des difficultés financières. Je rejoins alors en 2000 les éditions Dupuis en tant qu’éditeur, avec la mission de développer autour des collections Aire Libre et Repérages un département plus adulte chez cet éditeur historiquement tous public. J’y reste jusqu’en 2004.






-Que représentez pour vous le « label » historique Futuropolis ? En quoi-cela impacte-il votre travail éditorial actuel ?

C’est une maison qui a défrichée beaucoup de choses à l’époque, qui était innovante dans son lien avec les auteurs, qui a fait découvrir un pan de la bande dessinée mondiale dans sa collection Copyright, mais aussi dans son amour de la fabrication des livres. Elle a su imposer une marque forte tout en mettant à l’honneur les auteurs qu’elle publiait. Il était important de respecter ce glorieux passé même s’il ne s’agissait pas de refaire la même chose dix ans plus tard. J’essaie de garder cette même exigence aujourd’hui.


-Que ce soit dans votre implication dans la collection Aire Libre chez Dupuis ou aujourd’hui chez Futuropolis –où on constate d’ailleurs que nombres d’auteurs vous ont suivis- on sent que se dessine un vrai attachement entre votre maison d’édition et les auteurs. Pouvez-vous nous parler de cette relation qui vous unit ?


La relation entre un auteur et un éditeur est essentielle. Elle est faite de fidélité, de respect mutuel. J’ai la chance de suivre des auteurs dont j’admire le travail, dont j’apprécie la singularité et la personnalité, dont le regard sur le monde me nourrit au quotidien. J’essaie de leur apporter mon soutien en retour et bien entendu le soutien de toute la maison d’édition. Il s’agit d’un échange sur le long terme. Je me définis comme un accompagnateur bienveillant d’un auteur et de son œuvre, un passeur qui met en avant et en lumière une histoire qui m’a plu… et cela dans la durée. Lorsque l’on m’a fait la proposition de relancer Futuropolis, avant d’accepter je suis allé voir une quinzaine d’auteurs parmi les plus proches pour leur proposer de faire cette relance avec moi. Et c’est parce qu’ils ont tous accepté que je me suis lancé dans cette aventure collective. Et c’est cette confiance qui me porte encore aujourd’hui. Tous les auteurs ne sont peut-être plus là mais beaucoup continuent de travailler chez Futuropolis. Je partage cette philosophie de travail avec Alain David et Claude Gendrot, les deux autres éditeurs. Je ne dis pas que nous arrivons à chaque fois à mettre en avant comme nous le voudrions les livres que nous éditons, le marché à ses contraintes et il évolue rapidement, mais nous tentons de le faire en tout cas.






-Le mardi 26 mars la médiathèque Le SingulierS reçoit un auteur au parcours remarquable : Christian Lax. Pouvez-vous nous dire quelques mots sur cet auteur et sur sa nouvelle proposition : Une maternité rouge ?


J’ai une grande admiration pour Christian Lax. Je suis ravi qu’il soit, depuis 2006 un auteur qui nous réserve ses nouvelles histoires grâce à la complicité qui le lie à Claude Gendrot. C’est un auteur qui innove, qui se remet en question à chaque livre et qui a une énergie que j’aimerai avoir à son âge (70 ans !). Ses livres témoignent d’une profonde compassion pour les laissés pour compte de notre société. Dans son dernier livre, Une maternité rouge, un récit engagé, il a voulu parler du sort des migrants, de leur parcours chaotique pour rejoindre nos pays, avec une justesse et une bienveillance remarquable. Son dessin est lui aussi de plus en plus juste, au plus près des personnages, même si ses aquarelles aux contrastes profonds donnent à ses pages une ambiance incomparable.


lundi 28 janvier 2019

Coin de la BD : BD et Polar, acte 1, mardi 29 janvier 2019 / 18 h

Coin de la BD : BD et Polar, acte 1, mardi 29 janvier 2019 / 18 h


Polar et BD sont associés depuis longtemps au sein d'une culture dite "populaire". Les héros de BD, tout comme leurs homologues littéraires, enquêtent ou assassinent mais surtout décrivent la société qui les entoure. Venez plonger dans les eaux troubles de la "BD POLAR".
Nous parlerons durant cet acte 1 de Dashiell Hammett, Chester Gould, Will Eisner, Chott, Tillieux, Will, Chantal Montellier, Manchette, Tardi, Sokal, Muñoz, Sampayo, Frank, Golo et bien d'autres encore.

                                                                                                                             Plus d'informations ici

samedi 5 janvier 2019

vendredi 21 décembre 2018

Les 10 bandes dessinées de l'année 2018 selon Le coin de la limule.

Les 10 bandes dessinées de l'année 2018 selon Le coin de la limule:





- La déconfiture - Pascal Rabaté - éditions Futuropolis.

- Indélébiles - Luz - éditions Futuropolis.

- Ailefroide - Jean-Marc Rochette / Olivier Bocquet - éditions Casterman.

- Oeuvres, 1 - Guido Buzzelli - éditions Les Cahiers dessinés.

- Moi, ce que j'aime, c'est les monstres, livre premier - Emil Ferris - éditions Monsieur Toussaint Louverture.

- Pittsburgh - Frank Santoro - éditions çà et là.

- Les rigoles - Brecht Evens - éditions Actes Sud BD.

- Les grands espaces - Catherine Meurisse - éditions Dargaud. 

- Malaterre - Pierre-Henri Gomont - éditions Dargaud.

- Moi rené Tardi, prisonnier de guerre au stalag IIB, tome 3, Après la guerre - Jacques Tardi - éditions Casterman.

jeudi 20 décembre 2018

Moi René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag IIB,Tome 3 - Après la guerre – Jacques Tardi – éditions Casterman – 2018


Moi René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag IIB,Tome 3 - Après la guerre – Jacques Tardi – éditions Casterman – 2018


Démarrée en 2012, la trilogie Moi René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag IIB, prend fin avec cette nouvelle publication sobrement intitulée Après la guerre. Le premier volume était basé sur les carnets de guerre du père de l’auteur relatant sa captivité dans un camp de Poméranie durant presque cinq années. Ce récit se poursuivait dans un second opus consacré au chemin parcouru par les prisonniers encadrés par leurs geôliers, sur fond d’Allemagne en déroute. 


Dans ces deux livres, Jacques Tardi se met en scène sous la forme d’un enfant se permettant d’interroger, voire de moquer ou de dénoncer les propos tenus par son père. Personnage fictif, moteur de  la narration, il lui permet de s’extirper du simple témoignage pour emplir ses cases d’informations, de mises en causes et d’amplifier la richesse contenue dans chacune des cases.
Quatre années  d’attente furent nécessaires, entrecoupées de la parution de Le dernier assaut, avant d’enfin pouvoir lire cette nouvelle proposition.
Avec ce troisième volume, ce Jacques Tardi fictionnel  devait immanquablement se confronter à sa propre naissance en août 1946. Il faudra attendre la page 54 pour que soit lancé un « La vie te tend les bras, petit con ! ».


Et soudainement le récit plein de rage, mais aussi de silences indignés, se meut en une œuvre autobiographique comme jamais nous n’en avions lu.
Si la littérature nous avait appris la complexité du retour de ceux qui n’avaient été « que » prisonniers. Jacques Tardi de par la complexité du dispositif qu’il met en place parvient à tisser nombre de fils narratifs, du plus personnel au plus universel. Jamais, il ne s’appesantit sur une douleur qui lui serait propre. Ce que nous raconte l’auteur, c’est la complexité de ses années d’après-guerre. Comme à son habitude, il énumère avec force les événements peu glorieux de l’Histoire. Il s’enrage de toutes ses trahisons, excès de zèle et guerres inutiles. Les vainqueurs ne sont pas glorieux. Capables des pires abominations à leur tour. Les femmes sont tondues en place publique par de « bons français ». Pourtant, au sein de cette rage, l’humanité semble prendre le dessus. Si Tardi dénonce, c’est aussi parce qu’il a une tendresse  pour ces gens emportés par un fil de la vie qui bien souvent les dépassent. Au milieu de toutes ces abominations commises par l’homme, Tardi s’offusque, lutte, répète son indignation pour une raison simple : il est de leur côté. Il n’a pas renoncé à les comprendre.


Là où certain de ses récents – et admirables - récits étaient à charge, il semble ici pénétrer dans la complexité des êtres comme jamais auparavant.  Le recours à l’autobiographie, lui permet de rentrer dans l’intime, de procéder à la fois comme un documentariste –l’attention porté au moindre objet- mais aussi à l’évocation de ces vies bouleversées.
L’enfance n’y est pas un lieu de nostalgie. Elle est un espace de jeux, de découvertes, mais aussi d’incompréhensions, et d’humiliations. Ce que nous raconte Tardi c’est l’Histoire commune d’une certaine France. Celle qui nous est si peu racontée.

Avec ce troisième tome de  Moi René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag IIB,  Jacques Tardi, continue à inventer son œuvre, et à lui insuffler vitalité et innovation. Oscillant sans cesse entre une pleine maîtrise de son moyen d’expression et une méfiance en un art figé, il ne cesse de se réinventer depuis 1972. Il nous offre aujourd’hui une des plus belles pages de son incomparable parcours.

lundi 17 décembre 2018

Le coin de la BD : Rétrospective 2018, mardi 18 décembre à 18 h

 Le coin de la BD : Rétrospective 2018, mardi 18 décembre à 18 h


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Face à la profusion de nouvelles bandes dessinées, n'attendez pas le festival d'Angoulême pour découvrir une sélection des titres les plus captivants, drôles ou émouvants de l'année 2018.
Nous y parlerons des livres de Benjamin Flao/Fred Bernard, Anne-Caroline Pandolfo / Terkel Risbjerg, Jean-Marc Rochette / Olivier Bocquet, Pascal Rabaté, Emil Ferris, Jean Dytar, Fabien Nury / Matthieu Bonhomme, Brecht Evens, Catherine Meurisse, Pierre-Henry Gomont, Luz, Cyril Pedrosa / Roxanne Moreil et Jacques Tardi.