mercredi 20 septembre 2017

Idéal standard - Aude Picault - éditions Dargaud- 2017

Idéal standard - Aude Picault - éditions Dargaud- 2017

 

Claire, infirmière en néonatologie, est une jeune femme indépendante et dynamique. Seule ombre à cette existence : la difficulté à rencontrer le véritable amour, celui qui lui donnera envie de s'essayer à construire un couple. La vie amoureuse de Claire n'est que suite de rencontres sans lendemain. Mais un jour, en la personne de Franck, elle s'imagine enfin accéder à ce standard de vie qu'elle a si souvent désiré. 
Si la carrière d'Aude Picault a démarré avec la publication de Moi je dès 2005, elle est un auteur qui compte depuis l'important Papa publié par l'Association en 2006. De Transat, en passant par Fanfare ou Parenthèse Patagone, nombre des parutions de l'auteur ont été dès lors source d'enthousiasme et d'émerveillement. Dans Idéal Standard, l'auteur parvient à dérouler son récit avec une fluidité peu commune. De même que les vignettes s'exemptent de cadre, la narration toute entière semble s'enchaîner avec grâce et délicatesse. Les notes colorées (jaune, rose, bleu) sont utilisées avec parcimonie et dessinent une partition qui entraîne notre lecture. Les décors succincts (parfois en pleine page) parviennent à esquisser des lieux habités, hautement sensoriels. Quant à la gestuelle des personnages, elle est emplie d'humour, mais aussi d'élégance et de sensualité, fruit des heures passées sans doute à chercher le "juste mouvement" pour des personnages que l'on devine aimés. Livre après livre, le trait d'Aude Picault s'apparente de plus en plus à une écriture. Elle en possède la rigueur et la souplesse. Son récit - chronique d'une jeune femme d'une trentaine d'années - a la clairvoyance de ne jamais se heurter à un projet trop balisé. Tout y semble pensé, réfléchi, répété, tout en conservant dynamisme et spontanéité. Souvent, Aude Picault parvient à y allier des contraires telle la mélancolie et l'humour, la fougue et la fragilité. C'est par une invention constante dans son trait et dans la conception de son scénario que l'auteur nous offre un des plus savoureux moments qu'il soit.
 
 

mardi 19 septembre 2017

Intempérie - Javi Rey - d'après le roman de Jesus Carrasco - éditions Dupuis - 2017

Intempérie - Javi Rey - d'après le roman de Jesus Carrasco - éditions Dupuis - 2017


Dans une Espagne désertique où le soleil et la lumière semblent réduire en poussière la moindre trace de vie, un jeune garçon fuit, sans but. "Il s'éloignait du village, de l'alguazil et de son père. cela lui suffisait". L'alguazil, c'est le représentant de l'ordre lancé à ses trousses entouré de ce qui semble être une meute d'hommes affamés. En chemin, l'enfant rencontrera un vieux berger, peu disert, qui le nourrira, le soignera et lui apprendra certaines règles élémentaires de survie. Malgré le risque encouru, jamais il ne cherchera à savoir le pourquoi de cette chasse à l'homme.

Si le récit prend comme décor l'Espagne rurale, il la désincarne ou plutôt il la réinvente en espace quasi abstrait, au plus près de l'os. Une terre aride, exsangue qui ne porte plus que les stigmates d'une vie passée. Les rares individus qui la peuplent sont devenus des chasseurs en proie à la plus effroyable des bestialités. L'humanité n'y est présente que par la relation qui s'établit progressivement entre le vieil homme et l'enfant. Aux corps boursouflés, amincis, contusionnés répond la délicate mais infime attention portée à la gestuelle des deux fugitifs. Mêlant avec brio la splendeur des couleurs à un graphisme d'une netteté ciselée, Intempérie nous évoque par son récit un autre grand livre de l'année, La terre des fils de Gipi. Tous deux semblent hantés par un même monde déshumanisé, sombrant dans une brutale et terrifiante violence, et dont les victimes seront nos enfants.


In Undertow - Alvvays - 2017.

dimanche 10 septembre 2017

Charlie Chan Hock Chye, une vie dessinée – Sonny Liew – éditions Urban – 2017.

Charlie Chan Hock Chye, une vie dessinée – Sonny Liew – éditions Urban – 2017.


Mêlant documents d'époque et narration d'une grande fluidité, la  biographie  d'un des plus grands auteurs de bande dessinée de Singapour nous permet non seulement de découvrir l'histoire d'un homme mais aussi celle d'un pays.

Charlie Chan Hock Chye est né en 1938 à Singapour et a mené toute sa vie durant une existence marquée du sceau de la bande dessinée. S’il a aujourd’hui dépassé les 75 ans, son amour pour le médium reste intact, et c’est avec une véritable jubilation que nous parcourons la trajectoire de cette histoire parallèle d’une bande dessinée encore trop méconnue. La biographie de l’auteur, mise en forme par Sonny Liew, mêle avec brio extraits des publications d’époque, peintures, photographies et autres esquisses afin de nous dresser le portrait le plus complet de celui qui fut « peut-être (…) destiné à devenir le plus grand dessinateur de BD de Singapour. ». A l’image des chefs-d’œuvre autobiographiques de Tezuka ou Mizuki, au-delà du destin individuel, c’est le récit de l’histoire d’un pays tout entier qui va se révéler à la lecture de l’ouvrage. Un pays où la liberté d’expression n’a cessé d’être remise en cause et où le travail d’auteur de bande dessinée consiste aussi à témoigner des situations les plus critiques.
La vie de  Charlie Chan Hock Chye, de par sa persévérance, son abnégation et sa foi en la bande dessinée, est un bouleversant témoignage. De l’influence inaugurale de Tezuka au strip animalier en passant par le récit de super-héros, la science-fiction, l’autobiographie… toute sa création a accompagné les multiples ramifications du « 9ème art ». Chacune de ses publications, si elle se soumettait à la loi du divertissement, n’omettait jamais d’intégrer un second niveau de lecture plus social ou politique. Il est délectable que les clés de chacun des récits nous soient offertes par des mises en perspective des multiples documents d’époque. Cette Vie dessinée est d’autant plus impressionnante qu’elle n’est en fait qu’un faux inventé avec talent par l’auteur malaisien Sonny Liew. Non, Charlie Chan Hock Chye n’a jamais existé et pourtant il prend vie avec force dans cet ouvrage.  Avec une méticulosité inouïe et une palette graphique étonnante, Sonny Liew parvient à agrémenter le parcours de son personnage en l’illustrant avec nombre de faux documents dont la patine, la texture, semble prouver leur existence. On est souvent émerveillé par la découverte d’une couverture d’un fascicule d’époque sur lequel le temps semble avoir laissé ses traces. De l’hommage à l’histoire de la bande dessinée (Tezuka, Spider-man…), en passant par une description minutieuse des changements politiques qui ont jalonné l’existence de Singapour, l’auteur parvient avant tout à créer un récit dont le rythme, à l’image de l’appétence de son personnage, ne s’amoindrit jamais. 
Chronique également disponible sur Planète BD.com

 

samedi 9 septembre 2017

Le coin de la BD, Rencontre avec Fred Bernard

Le coin de la BD, rencontre avec Fred Bernard, mardi 26 septembre à 18h.


 
Immense auteur de livres pour enfants (La reine des fourmis a disparu, La comédie des ogres …) récompensés par des prix prestigieux (Prix sorcières, prix Goncourt jeunesse…), Fred Bernard nous offre également depuis presque 15 ans des bandes dessinées faites d’aventure, d’érudition, de sensualité et de goût du voyage. Fil rouge de sa carrière, la saga de Jeanne Picquiny ne cesse de nous enchanter à  chaque relecture. Récemment, l’auteur s’est également essayé avec succès à la bande dessinée « documentaire » avec notamment l’autobiographique Chroniques de la vigne, conversations avec mon grand-père. Alors qu’il publie en cette rentrée un nouvel opus intitulé Gold star mothers (scénario de Catherine Grive), venez rencontrer Fred Bernard afin d’évoquer une œuvre déjà riche et attachante.

Ados-Adultes/
Gratuit/
(arriver 5 min à l'avance, durée 1h environ)

Le SingulierS Médiathèque
3, BOULEVARD JOSEPH ROSSELLI, 69220 Belleville (Rhône)


mercredi 6 septembre 2017

Les reflets changeants - Aude Mermilliod - éditions Lombard - 2017

Les reflets changeants - Aude Mermilliod - éditions Lombard - 2017
 
Sous le soleil estival de la Côte d'Azur, les vies d'Elsa, Jean et Emile, n'ont que peu de chance de se croiser... et pourtant! Une chronique du quotidien toute en grâce offerte par la lauréate du Prix Raymond Leblanc de la jeune création 2015.
Elsa, jeune fille d'une vingtaine d'années, s'interdit de vivre des moments simples tant elle veut croire en une histoire d'amour qui pourtant semble sans issue. Jean, lui, est conducteur de train, et parvient à prendre goût à la vie uniquement lorsqu'il a la garde de sa fille. Mais même ce rôle lui paraît parfois dénué de sens. Quant à Emile, il avoisine les 80 ans, vit avec sa femme aimante et évolue dans un suffocant silence depuis qu'une chute pendant la guerre d'Algérie lui a ôté l'audition. Rien ne semble unir les destins de chacun de ces protagonistes, si ce n'est un espace géographique proche: la Côte d'Azur, de Nice en passant par Cannes et le village de Villars-sur-Var. Mais, de quai de gare en déplacement ferroviaire, inexorablement, les personnages vont être amenés à se croiser, à partager un instant la déambulation de l'autre. Tous cherchent un déclic à une existence qui leur semble avoir perdu toute signification.

D'un récit choral, parfois si usité, Aude Mermilliod réussit à extraire une narration toute en délicatesse dans laquelle tout semble irrigué par un véritable sentiment de vie. Du quotidien ordinaire, elle parvient à extraire une dramaturgie à l'intensité constante. Si l'été du pays niçois irradie le récit de sa langueur et de sa monotonie, c'est dans la captation des détails -souvent silencieux- que naissent les plus belles émotions: une ombre sur un visage,un corps s'essayant à la séduction, un paysage parcouru... Durant l'ouvrage, il sera question d'existences blessées, de rancœurs nées de la guerre d'Algérie, d'attentes déçues, d'incapacités à devenir celui qu'il faudrait être. Mais ce que parvient par dessus tout à orchestrer Aude Mermilliod, c'est le ballet incessant des corps qui semblent, à l'image de la couverture, s’évertuer à atteindre un état d'apesanteur tant espéré. Jamais l'ouvrage ne s’embarrasse d'explications ou de jugement. Les personnages y vivent au risque de s'y perdre. Les reflets changeants fait partie de ces livres rares qui vous rappellent que la beauté existe, même dans la plus apparente banalité.
Chronique également disponible sur Planète BD.com
 

mardi 5 septembre 2017

GOLD STAR MOTHERS - Catherine Grive / Fred Bernard - éditions Delcourt - 2017

GOLD STAR MOTHERS - Catherine Grive / Fred Bernard - éditions Delcourt - 2017 


Au début des années 30, le Congrès américain organise des pèlerinages à destination de la France afin de permettre à des femmes de se rendre sur la tombe de leurs époux ou de leurs fils morts sur le sol français durant la première guerre mondiale. C'est ce voyage empli de mélancolie que nous conte Gold Star Mothers à travers les personnages de Jane Smith, Anna Platt, Clara Throckmorton, Mrs Hartfield et tant d'autres femmes unies dans un même deuil. 
Le livre se découpe en quinze journées durant lesquelles on suit l'avancée inexorable des protagonistes vers ce recueillement tant souhaité.

Le tour de force de l'ouvrage, au-delà de la découverte d'un fait historique, est de ne jamais sombrer dans une douleur exacerbée. Toutes ces femmes dans cette traversée semblent être emplies d'une même dignité, d'une même tenue. L'absence des êtres célébrés peut sembler lourde et douloureuse mais elle s'accompagne constamment d'un sentiment de temps suspendu, d'attente, où chaque sensation est palpable. C'est cette parenthèse, mêlant aventure collective et individuelle, que parviennent à nous conter avec élégance Catherine Grive et Fred Bernard.