vendredi 7 décembre 2018

Pete Shelley - 1955/2018

L’âge d’or, volume 1 – Cyril Pedrosa / Roxanne Moreil - éditions Dupuis 2018


L’âge d’or, volume 1 – Cyril Pedrosa / Roxanne Moreil  - éditions Dupuis 2018

De prime abord, la lecture de L’âge d’or se révèle principalement contemplative : une tapisserie médiévale prenant vie sous nos yeux. Les pages s’enchaînent, somptueuses, avec une grâce confondante.  Fleurs, feuillages, arbustes puis motifs de costumes irriguent chaque image avec abondance, délicatesse et ingéniosité. Dans ces décors foisonnant, vont s’intégrer des personnages aux physiques alternant entre héroïnes de contes de fées et laissés pour compte dignes des plus sombres représentations de Brueghel.



L’utilisation des couleurs, spécifique à Pedrosa, se révèle une fois de plus source d’émotion, distillatrice d’atmosphère, d’émerveillement mais aussi  de terreur.
Les  deux auteurs évitent le risque « formaliste », la seule séduction de l’œil,  en nous happant dans leur récit dès le début de ce copieux ouvrage. Sous l’apparente ornementation  d’un récit médiéval, se cache une écriture qui se plait à  entrer en résonance avec notre monde. Le peuple affamé, fatigué des malversations des seigneurs, usés par des impôts dont ils ne parviennent à évaluer la finalité, décident de s’unir afin de mettre fin à une société trop inégalitaire. Tous s’unissent autour d’un texte fondateur, légendaire qui évoque un possible retour d’un âge d’or, ou le « festin de la vie » serait partagé en toute parité.



Dans cette période de tension, d’insurrection, la pondération n’a plus droit de cité. A la question « auprès de qui vous engagez vous », la réponse ne devient que binaire « Du côté de ceux qui n’ont rien ou auprès de leurs maîtres.».  Deux mondes s’opposent et la quête amorcée par Tilda, afin de conquérir le trône autrefois en possession de son père, semble devenu illusoire. Pourtant, c’est-en suivant celle-ci que nous apprendrons à découvrir une société en proie à la violence, au repli sur soi, mais dont la mutation amorcée révèle aussi des expériences d’invention de société.
Inutile alors de préciser que la beauté formelle de L’âge d’or, son évidente séduction, est sous tendu par un propos des plus politiques. On attend la suite, et final de cette œuvre, avec impatience, tant les enjeux soulevés dans ce premier tome sont passionnants.



samedi 17 novembre 2018

Indélébiles - Luz - éditions Futuropolis - 2018

Indélébiles - Luz - éditions Futuropolis - 2018 


Tout en reconnaissant la qualité du travail de dessin Luz, je ne suis pas un inconditionnel de ses ouvrages. C’est donc avec intérêt mais non enthousiasme excessif que je m’apprêtais à lire son nouvel opus. 

Indélébiles est un grand livre. Un de ceux qui vous capte dès son ouverture et vous oblige à veiller tard la nuit dans le but d’atteindre l’ultime page. On est happé par le dynamisme qui s’étire tout au long des 314 pages qui égrènent les souvenirs de l’ex auteur de Charlie Hebdo. Ce portrait aurait pu s’apparenter à un mille feuilles d’anecdotes, mais grâce à la vitalité de son trait, la fluidité de sa narration et son invention graphique constante, Luz parvient à nous offrir un livre d’une cohérence et d’une énergie rare. 

L’émotion est là dès l’ouverture : l’auteur voit l’ensemble la rédaction de Charlie Hebdo travailler dans une même énergie. Il leur parle mais aucun son ne sort de sa bouche. Cabu s’absente des bureaux, Luz le suit, tente de hurler afin de le retenir, mais toujours aucun son…juste un phylactère irrémédiablement vide. Soudain, la bulle immaculée coincée dans sa gorge, il se réveille auprès de sa femme qui lui demande s’il a fait un cauchemar. Sa réponse est lancinante : « Non…Pire : un rêve…Je sais pas…tout était normal…atrocement normal…comme avant… » . 
Ce que nous raconte Luz, c’est la belle énergie, complicité qui a uni les membres de cette rédaction. Du séminal Cabu, en passant par Gébé, Wolinski, Tignous, Charb ou Catherine Meurisse, tous participent à cette aventure collective qui a marqué à jamais l’auteur. C’est un hommage à ces auteurs, et à leur passion commune pour le dessin de presse qu’il nous offre aujourd’hui. Qu’ils s’agissent de ceux assassinés en janvier 2015, mais aussi ceux disparus bien avant comme Gébé, chacun est mis en avant dans ce qu’il avait de plus humain et talentueux. 


Le sens de l’observation de Luz, parvient par le dessin à rendre les postures, les gestes, qui semblent le temps d’une lecture ramener à la vie les nombreux personnages qui peuplent ce livre. 

Cabu est à ce titre fascinant à observer dans son obsession du dessin et dans son décalage vis-à-vis du monde qui l’entoure. Il est représenté à la fois dans sa générosité et son immense talent (essayez un peu de dessiner avec un carnet caché au fond de la poche  !). 
On peut ne pas partager l’humour transgressif de Charlie hebdo, mais force est de constater que ce que sait mettre en exergue Luz, c’est le côté « bon-enfant » d’une bonne partie de l’équipe, ainsi que l’émouvante humanité qui émane des relations évoquées. 

C’est cette émotion qui vous étreint dans les 20 dernières pages du livre. Evoquant la mort de Johnny Hallyday, Luz nous offre – c’est un don qu’il partage avec nous- l’évocation de ce qu’aurait été cette journée si les disparus étaient encore là-y compris Gébé. Cabu y devient l’attendu « homme du jour » venant livrer son dessin de couverture à la rédaction. La feuille nous apparait de dos, provoquant l’hilarité et l’admiration des collaborateurs. Ce dessin, cet espace blanc qui restera à jamais à remplir, on imagine qu’il est le plus beau témoin du talent de Cabu. On imagine aussi qu’il est le seul linceul que pouvait offrir Luz à ses amis disparus. 

Indélébiles est un livre d’une incroyable beauté.

lundi 12 novembre 2018

Stan Lee (1922-2018)

Stan Lee (1922-2018)



Le coin de la BD : Rencontre avec Jean Dytar, mardi 20 novembre à 18 h

Le coin de la BD : Rencontre avec Jean Dytar, mardi 20 novembre à 18 h

En trois ouvrages : Le sourire des marionnettes, La vision de Bacchus et le récent Florida, Jean Dytar a su réinventer la bande dessinée historique. Venez le rencontrer lors de cette séance exceptionnelle !

 
                                            https://www.facebook.com/events/2121431788080878/


samedi 10 novembre 2018

Florida - Jean Dytar - éditions Delcourt - 2018

Florida - Jean Dytar - éditions Delcourt - 2018



Au milieu du XVIème siècle, Jacques Le Moyne de Morgues, jeune cartographe, participa à la seconde expédition coloniale de Laudonière en Floride. Cette dernière se révélera un fiasco et transformera à jamais la vie de l'illustrateur. Réfugié en Angleterre, il s'enferme dans un mutisme, ne produisant plus que des planches de botanique. Ces souvenirs, et les représentations qu'il a pu produire des indigènes, deviennent alors objets de convoitise de la part des éditeurs envieux d'offrir au monde des images de ce nouveau monde à découvrir.




Après la période médiévale (Le sourire des marionnettes) puis la renaissance italienne (La vision de Bacchus), Jean Dytar poursuit sa revisite de l'Histoire en nous invitant à découvrir l'expérience coloniale menée par des huguenots en Floride. Mais comme à chacune de ses propositions, l'auteur utilise l'Histoire comme un matériau à la fois éminemment romanesque mais aussi porteur d'interrogations sur notre rapport au monde et sur sa représentation. Dans cet imposant ouvrage de 225 pages, la narration de l'expédition en tant que telle ne sera amorcée qu'à partir de la page 78. Avant celle-ci, Jean Dytar installe son récit, ses personnages, nous laisse appréhender la complexité du contexte historique (relations entre pays, religion, expansion de la diffusion de livres...) tout en nous tenant en haleine par l'enquête qui se dessine devant nous : pourquoi cet homme qui a eu la "chance" de voir ce nouveau monde refuse de partager son expérience si rare ? Quel sinistre fait observé a obligé le dessinateur à cesser de dessiner les vastes horizons contre une vie enfermé dans son atelier à reproduire inlassablement des fruits ou des fleurs ?



Cette interrogation obsède Éléonore, la femme de l'artiste, mais aussi le lecteur de l'ouvrage. La terrible révélation ne pourra se faire que progressivement au prix d'une immense souffrance. Jacques Le Moyne de Morgues sera a jamais rescapé et prisonnier de cette terrible débâcle.

Avec Florida, Jean Dytar nous offre bien plus qu'une BD historique ou documentaire comme trop souvent lu. Si le contexte historique est rendu avec minutie, et que les explications ne manquent pas, il sait mêler avec élégance différents genres narratifs, allant de l'intimiste à "l'intrigue" la plus captivante. Avec Jean Dytar, l'Histoire devient objet de fascination, d'investigation et d'émotion. 

Tout comme dans ses précédents ouvrages, la question du point de vue, mais aussi de la mise en doute des images que l'on nous propose, est au centre du récit de l'auteur. 




Son dessin, rond et empli de bienveillance, sait se charger d'aspérité au fur et à mesure du récit. Jacques Le Moyne de Morgues semble de plus en plus s'enfoncer dans des noirs profonds (sublime page 163), tandis que ses souvenirs semblent fractaliser l'espace des cases, et même de planches entières. A l'inverse des ocres qui envahissent l'espace domestique, la narration de l'expédition en Floride parait irradiée d'une lumière irréelle, faite de teintes vertes et bleues mais ou le blanc reste essentiel. Visions fugaces, emplies de douleurs, qui échappent ainsi à l'objectivité du récit. La mise en image semble à tout instant nourrie des obsessions et de la peur du protagoniste.

Envoûtant dès la première lecture, Florida provoque le désir de relecture tant la connivence entre tous les éléments qui le compose ne se révèle que dans une intimité à l’œuvre. 




vendredi 9 novembre 2018