mercredi 12 avril 2017

Quelques questions à Hervé Tanquerelle concernant Groenland vertigo (éditions Casterman – 2017).


Quelques questions à Hervé Tanquerelle concernant Groenland vertigo (éditions Casterman – 2017).

On suit les publications de Tanquerelle depuis de nombreuses années maintenant. Si déjà La ballade du pendu, publié en 1998 dans la collection Patte de mouche chez l’Association, avait attiré notre attention, de même que son travail sur Le legs de l’alchimiste (avec Hubert) ou Professeur Bell (avec Sfar), force est d’admettre que c’est avec La communauté (Futuropolis – 2008 à 2010) que Tanquerelle est devenu un de nos auteurs fétiches. Dans ce copieux pavé (préalablement publié en deux volumes distincts), il nous racontait, sur la base d’un entretien avec Yann Benoit, la vie et l’évolution de la communauté de la Minoterie. Avec ce livre, il parvenait tout simplement à inventer un de ces ouvrages que l’on garde précieusement dans sa bibliothèque, sentant qu’ils sont une part importante de notre vie. S’en suivirent d’autres publications alliant qualité constante et désir incessant de se renouveler. On peut citer Les faux-visages (avec David B, Futuropolis -2012) ou Les voleurs de Carthage (avec Appollo, Dargaud – 2013/2014) et bien évidemment ses adaptations des Racontars de Jørn Riel (avec Gwen de Bonneval, éditions Sarbacane, 2009, 2011 et 2013). Dans le dessin de ces ouvrages, Tanquerelle semble mêler avec un plaisir constant le classicisme et la précision d’une composition propre à la ligne claire avec les trognes et l’exubérance d’un Crumb. De cette dichotomie graphique semble naître la fascination qu’exerce sur nous le travail de l’auteur.

Aujourd’hui, il nous revient avec Groenland Vertigo, dans lequel il se confronte directement à un de ses modèles, Hergé… mais qu’il subvertit en rendant un hommage détrourné à
Jørn Riel. Mêlant avec bonheur documentaire et fiction, Tanquerelle nous offre, une fois de plus, une œuvre foisonnante et nettement moins linéaire qu’elle n’y parait.
Nous tenons à remercier Hervé Tanquerelle d’avoir accepté de répondre à nos questions.



Groenland Vertigo s’inspire d’une expédition à laquelle vous avez été invité par l’écrivain Jørn Riel suite aux adaptations que vous aviez effectué de ses célèbres racontars. Pouvez-vous nous raconter qu’elle était la finalité de cette invitation?

Effectivement, mon récit est fortement inspiré de l'expédition à laquelle j'ai participé en août 2011 au Groenland. J'ai donc passé trois semaines dans les fjords du Nord-est, exactement là où Jørn Riel a vécu dans les années 50. L'idée de ce séjour était de réunir des artistes et des scientifiques sur une goélette et de parcourir une partie de cet immense parc national.

2° De 2008 à 2010, vous aviez réalisé une œuvre majeure - La communauté – fruit d’un entretien avec Yann Benoît. Dans cet ouvrage vous vous confrontiez à une bande dessinée proche d’un reportage à hauteur d’homme. Pourquoi avoir choisi dans Groenland Vertigo de délaisser la «véracité» du témoignage pour nous narrer «une vie imaginaire» de Tanquerelle?

Lorsque je suis revenu de ce voyage j'étais à la fois heureux et frustré. Heureux car j'avais eu le privilège d'aller dans des contrées fabuleuses et extrêmement difficiles d'accès, accompagné d'une équipe très chouette humainement parlant, mais frustré parce que la barrière de la langue m'avait empêché d'avoir des conversations poussées avec chacun des participants (mon danois est inexistant et mon anglais trop faible). De ce fait, je suis resté à la surface des choses alors même que j'avais à mes côtés des scientifiques et des artistes de renom. Et même si j'avais bien quelques anecdotes amusantes ou surprenantes à raconter, j'ai très vite compris qu'il me serait difficile de trouver suffisamment de matière pour faire de cette expérience un récit autobiographique pertinent. J'ai donc mis tout ça de côté en me disant que ça me servirait peut-être un jour. Et quelques années plus tard, suite à une interview publique, mes amis Gwen de Bonneval et Brüno, m'ont mis le grappin dessus et m'ont tout simplement demandé pourquoi je n'en faisais pas une fiction ? C'était tellement évident que je n'avais même pas réalisé que j'avais tout ce matériel à portée de main ! De plus, l'idée de faire à mon tour un racontar sur la base de mon voyage me paraissait être une bonne manière de rendre hommage à Jørn Riel.

Groenland Vertigo fourmille de clins d’œil à Tintin, y compris dans votre choix très ligne claire de graphisme. Pouvez vous nous parler de l’attrait -déjà identifiable dans certain de vos ouvrages précédents, qu’exerce sur vous l’œuvre d’ Hergé?
Enfant, j'ai été happé par le dessin d'Hergé. J'ai appris la bande dessinée avec Hergé. Sa grammaire, sa narration sont inscrites en moi. Mais, mon dessin n'a jamais vraiment été « ligne claire ». Je l'ai juste poussé un peu plus dans ce sens pour ce qui concerne les personnages de ce récit. Sans parler des nombreux clins d'œil disséminés tout au long de l'histoire qui m'ont permis de nourrir mon scénario en le rendant à la fois plus rocambolesque et humoristique. Cependant, je ne suis pas un tintinophile accompli. C'est juste que l'univers d'Hergé est un formidable terrain de jeu et que ce serait dommage de s'en priver quand on est, comme moi, encore habité par celui-ci. 


4° Contrastant avec votre parti pris ligne claire, vous avez décidé de confier à Isabelle Merlet la somptueuse mise en couleur de votre livre. Pourquoi avoir décidé de vous éloigner des aplats si identifiables aux albums de Tintin?
Tout d'abord, pour ne pas sortir complètement de mon univers graphique puisque je ne faisais pas une reprise de Tintin pure et dure. Ensuite, parce que je voulais que la réalité du voyage puisse être ressentie par le lecteur via les paysages, les décors et donc les couleurs assez réalistes de ceux-ci. Ayant déjà travaillé avec Isabelle sur Les Voleurs de Carthage et connaissant ses capacités techniques à coloriser les gris et surtout son immense talent, j'ai tout de suite fait appel à elle. Et je ne le regrette pas une minute.
5° Jørn Riel, devenu Jørn Freuchen dans votre récit, est présenté comme un personnage attachant mais colérique et amoureux de whisky. Avez-vous eu l’occasion de lui faire lire Groenland Vertigo? Est-il envisageable un jour de contempler «un projet de livre en commun» ou est-ce que réaliser Groenland vertigo était une façon d’accomplir ce désir d’aventure commune?

Je lui envoyé le livre avec une lettre traduite en danois afin de lui expliquer ma démarche car, malheureusement, Jørn ne lit pas le français. J'aimerais le recroiser s'il vient en France pour pouvoir en discuter avec lui. Je ne pense pas qu'une collaboration soit envisageable mais j'ai déjà eu énormément de plaisir à adapter ses racontars ou même à les illustrer. Et effectivement, écrire cette histoire aura été un beau moyen de vivre une aventure rêvée.

6° Pouvez-vous nous citer quelques auteurs (en dehors de Jorn Riel et Hergé) qui ont une importance particulière à vos yeux?

Pour la bande dessinée : Tardi a été important pour moi, notamment avec sa série Adèle Blanc-sec. Plus tard, Blutch m'a complètement retourné et c'est toujours le cas. Crumb, bien sûr. Tove Jansson, Got, Franquin, Tezuka, etc.

Pour la littérature : Hunter S Thompson, Georges Perec, Lieve Joris, Philipp K Dick, Jean Rolin, Flaubert et bien d'autres. 




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