mercredi 1 mai 2013

La coiffe de naissance – Alan Moore / Eddie Campbell – éditions çà et là – (1999) 2013.


La coiffe de naissance – Alan Moore / Eddie Campbell – éditions çà et là – (1999) 2013.


Eddie Campbell est généralement cité en tant que le dessinateur qui a accompagné Alan Moore dans la réalisation de la grande œuvre que fut From Hell (publié en France par les éditions Delcourt en 2000) .
Alan Moore est sans aucun doute un des plus grands auteurs de l'histoire de la bande dessinée. Stephen R. Bissette dessinateur du Swamp thing d'Alan Moore dira de ce dernier : « dans l'ensemble, (et je me compte dans le lot) rares sont ceux qui sont arrivés à réaliser le potentiel démontré par leur collaboration avec Alan ». Cette bouleversante confession révélait à la fois le réel échange qui a lieu entre les dessinateurs et le scénariste mais également le pouvoir démiurgique de ce dernier.
En tant qu'immense admirateur du travail d'Alan Moore, j'ai longtemps pensé –par ignorance- qu'Eddie Campbell faisait partie de ces auteurs qui avaient eu la chance de croiser le trajet du grand scénariste anglais. Il était l'homme d'un ouvrage : From  Hell.
En 2011, j'ai découvert, grâce aux éditions « çà et là », l'intégrale d'Alec (publié en Angleterre entre 1983 et 1986), véritable chef-d'oeuvre de la bande dessinée. Puis en 2012, je fus fasciné par Le Dramaturge (publié en 2010 en Angleterre). Force est de constater que ces deux dernières années deux des albums les plus enthousiasmants publiés en France furent l'oeuvre d'Eddie Campbell.
La coiffe de Naissance (publié en 1999 en Angleterre) est signé Eddie Campbell et Alan Moore. Cet étonnant projet nous est expliqué dans la préface d'Eddie Campbell : le texte d'Alan Moore est issu d'une « performance donnée au vieux tribunal de Newcastle le 18 Novembre 1995 (…) J'ai trouvé que c'était son plus beau texte, parcouru par une humanité et une sagesse profondes. (…) Je voulais la mettre en images, prendre le texte intégral et le transformer en bande dessinée ». La gageure était de taille tant le texte semble riche, porteur de nombreuses ramifications et écrit pour l'oralité.
L'ouvrage démarre par l'évocation de la mort de la mère de l'auteur suivie de l'ouverture des cartons entreposés dans le logement social de cette dernière. Dans un de ceux-ci, il découvre des reliques d'un temps passé : livrets d'instruction , médailles...et une coiffe de naissance, morceau de membrane qui recouvre parfois la tête des enfants. Cet élément porteur de fascination et de répulsion va se révéler l'élément déclencheur d'une plongée dans les méandres de la mémoire de l'auteur.
Cette mémoire n'est pas faite -ou peu– d'éléments anecdotiques, elle est mouvante, collective, organique. Des textes magnifiques sur ce qu'était la classe populaire anglaise «Nous sommes trop vieux pour ne pas voir leurs défaillances et trop jeunes pour comprendre ou pardonner tout à fait», s'imbriquent à des réflexions sur l'adolescence qui cède à l'âge adulte «Nous délaissons notre journal intime dans les premières semaines de mars, horrifiés par ce témoignage accablant de la platitude de nos vies», à des paroles plus incantatoires  «Les ombres cornues de nos cavernes, énigmatique procession d'un passé tournoyant toujours.» . C'est toute l'écriture d'Alan Moore qui fait corps avec son propos. Elle alterne changement de rythme ou de style en fonction des épisodes évoqués ou de l'âge du narrateur «Nous famille c'est maman et papa et mamie et perruche dans une cage et l'autre bébé et meubles qui vivent nous avec». A ce titre, le travail de traduction de Jean-Paul Jennequin est remarquable et ne peut être sous estimé. Retranscrire la rythmique du texte n'était sans doute pas chose aisée.
Face à cet imposant texte fait pour être dit, Eddie Campbell réussit la gageure de ne jamais tomber ni dans l'illustration ni dans la gratuité. Toutes les mises en pages accompagnent la diction. Aucune image n'interfère avec le propos. Tout avance de concert sans jamais être redondant. Le travail de réalisation fait de crayonnés, plume, lavis, photographies, découpages, collages, choix des caractères de texte a sans doute été énorme mais aurait pu conduire à un objet hétérogène. Il fallait une humilité face au texte pour réaliser cet objet qui jamais ne souffre d'aucune ostentation. Eddie Campbell, par cette mise en bande dessinée d'un texte d'Alan Moore, réalise un album bouleversant et entêtant.

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