dimanche 19 avril 2015

Billie Holiday – Munoz et Sampayo – éditions Casterman – 1991 (2015).


Billie Holiday – Munoz et Sampayo – éditions Casterman – 1991 (2015).

Edité une première fois en 1991, après avoir été pré-publié dans le mensuel (A suivre) l'année précédente, le tandem Munoz et Sampayo nous y offrait un subtil portrait de la chanteuse Billie Holiday. Mêlant avec limpidité leurs thématiques habituelles à une biographie détaillée, les auteurs parvenaient à proposer une œuvre faite d'authenticité et d'émotion. Les éditions Casterman réédite de la plus belle manière cette œuvre centrale du duo argentin. Le temps de se replonger avec délectation dans des pages indispensables pour quiconque se passionne pour la bande dessinée.

Les noms de Muñoz et Sampayo sont irrémédiablement liés. Chacun d'eux a réalisé quelques albums avec d'autres complices, comme Fats Waller de Igort et Sampayo ou Pana Maria de Charyn et Muñoz. Bien que ces albums soient, eux aussi, en tout point remarquables, ce que ces deux auteurs ont réalisé ensemble reste sans équivalent dans l'histoire de la bande dessinée. Le seul fait d'évoquer la juxtaposition de leurs deux noms suffit à créer une émotion chez le lecteur fidèle. Ce n'est pas un nouvel album, ce sont des retrouvailles. En cela, le grand prix d'Angoulême remis à José Muñoz en 2007, même s'il était amplement mérité, avait un petit goût d'inachevé.

Les deux auteurs parviennent à proposer une œuvre qui se construit comme un palimpseste, dans laquelle chaque nouvelle parution vient enrichir les précédentes. La série emblématique à ce titre est Alack Sinner : elle naît en 1975, se prolonge jusqu'en 2006, et on espère bien évidemment une suite pour prendre des nouvelles d'Alack et de son entourage. Si les premières histoires nous plongeaient dans le quotidien d'un détective privé, ex-flic de New-York, dans une ambiance que l'on pourrait rapprocher des grands polars cinématographiques de cette même décennie comme ceux de Sidney Lumet, très vite la série va révéler toute sa singularité. Car album après album, Alack vieillit, se transforme physiquement et psychologiquement. Ce n'est pas un vieillissement feint, mais réel, et le temps semble être le même pour les personnages et pour nous. Par exemple, alors que dans Rencontres (1984), Alack découvre qu'il est le père d'une fille prénommée Cherryl, 22 ans après, dans L'Affaire USA (2006), il s'apprête à devenir grand-père.

Cet enrichissement n'est bien évidemment pas lié qu'au héros principal. Muñoz et Sampayo parviennent à inventer une géographie intime à la série. Nous croisons puis perdons de vue certains personnages. Nous nous y attachons (on peut citer Enfer ou Sophie parmi les plus beaux personnages féminins de la bande dessinée...), et sommes soulagés d'avoir de leurs nouvelles de temps en temps, d'apercevoir un des dits personnages au fond d'une case, attablé à un bar. Comme si les personnages avaient leur propre vie, leur propre existence. Les albums de la série Le Bar à Joe sont représentatifs de cette idée: les personnages s'y croisent, sont parfois principaux, parfois secondaires... Alack deviendra ainsi en 1991 une sorte de fil conducteur au récit de Billie Holiday, l'ancrant avec toujours plus de subtilité dans le réel.

En 2002, dans Dans les Bars, on assiste à un des moments les plus forts de l’œuvre des deux auteurs: à proximité du bar à Joe, les deux tours du World Trade Center sont les victimes des actes terroristes. Une case suffit à vous bouleverser. On y devine, parce qu'on les connaît après tant d'années, les visages prostrés de Joe (le tenant du bar) et d'Alack, avec un simple texte "Deux vieux amis consternés ." A ce moment-là, la bande dessinée provoque une émotion comme rarement ressentie. En une case, les auteurs mêlent l'actualité brûlante avec le bouleversement que celle-ci provoque en nous et dans la vie de ces personnages de papier. L'émotion est d'autant plus forte que ces «deux vieux amis consternés» sont sans doute aussi Muñoz et Sampayo eux-mêmes.



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