mercredi 21 août 2013

La colonne - Nicolas Dumontheuil / Christophe Dabitch - éditions Futuropolis - 2013.



«La peur que l'on inspire est notre meilleure arme»      capitaine Boulet (p.28)


La Colonne (tome 1 sur 2) est la nouvelle variation de Nicolas Dumontheuil. Pour la deuxième fois de sa carrière, l'auteur n'est pas seul maître à bord et travaille en collaboration avec le scénariste Christophe Dabitch à qui l'on doit quelques uns des très beaux albums publiés par Futuropolis ces dernières années.

Cela fait vingt ans que Nicolas Dumontheuil nous propose des bandes dessinées exemplaires. La publication de Qui a tué l'idiot ? dans les pages du mensuel (A Suivre), puis sous forme d'album en 1995, reste à ce jour un des plus beaux manifestes publiés par un jeune auteur. Tout ce qui fait l'originalité de cet auteur était déjà là: non sens, mises en page cherchant l'efficacité plus que la démonstration, sens du récit, traits et couleurs soignées tranchant avec les visages et expressions caricaturales... Si le style de Dumontheuil imprégne l'ensemble de ses autres albums, les expériences graphiques et narratives sont constantes. De la couleur directe à des traits griffés, en passant par une schématisation de la ligne, chacun de ses albums, chacune de ses séries, est le territoire d'une remise en cause fascinante.

La colonne s'inspire de faits authentiques : en 1899 deux officiers, Voulet et Chanoine, dirigent l'expédition française au Tchad. Celle-ci mutera progressivement en machine à massacre, bien loin de l'idéologie civilisatrice parfois attribuée alors à la colonisation.

Si les auteurs prennent dès le départ une certaine distance avec leur sujet (Voulet devient Boulet, et Lemoine pour Chanoine), les faits, eux, sont bien là. Nos deux officiers, auréolés de leurs exploits passés en pays Mossi, attendent leur départ pour le Tchad entre salons parisiens, conférence à la société coloniale universelle et maisons closes. La France s'est sentie humiliée à Fachoda (1898) face à son rival anglais. Le Capitaine Boulet s'imagine alors en rassembleur:«la mission ne sera finie que lorsque toutes nos terres lointaines n'en feront qu'une!». Le rêve colonisateur est bien là. La colonne avancera vers son objectif, massacrant et pillant tout individu récalcitrant à son projet.

C'est sous la forme d'un dialogue que nous est contée cette dérive sanglante. D'un côté l'esprit de la colonne, de l'autre Souley, tirailleur survivant. Ce dispositif permet aux auteurs d'insinuer le doute dans chacun des propos, d'intégrer des niveaux de lecture, de l'ironie. Le texte de Christophe Dabitch semble nous rappeler que le devoir de mémoire consiste à rappeler les faits ET à les mettre en débat, en perspective. Le style de Dumontheuil, proche parfois de la caricature (on pense à Daumier ou Grosz), permet de rendre «supportable» ce monde grouillant qui sombre progressivement dans la folie. On assiste à ce spectacle médusé, halluciné et bouleversé.

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